Le
dragon dans la mythologie chinoise
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Une croyance profonde Un symbole important Un être composite Un pilier de la philosophie mystique Dragons et médecine chinoise |
En 1894, le gouverneur de la province de Moukden
(aujourd’hui Shenyang, une ville de Mandchourie, au Nord-Est de la Chine –
cette région a été le siège d’un conflit russo-japonais pour la possession de sa
terre fertile) interdit formellement la mise en place d’un chantier pour la
construction d’un chemin de fer : la tradition locale voulait qu’un dragon
dormît couché sous la terre à cet endroit précis, et les trains qui y
viendraient à passer pourraient lui briser la colonne vertébrale…
Les dragons ont toujours occupé, dans la cosmogonie chinoise, une place
prépondérante. Loin d’être considérés comme des créatures malfaisante à
l’esprit sournois et belliqueux, inféodées aux puissances du Mal. Au contraire,
les dragons chinoise ont souvent maille à partir avec les hommes, qu’ils
observent du haut du Ciel où ils vivent nombreux, avec une grande bienfaisance
et à qui ils n’hésitent pas à prêter leur soutient et réconfort. Si les dragons
sont bel et bien des animaux (encore qu’il ne faille pas les considérer ainsi)
dont la puissance majestueuse a de quoi effrayer, ils ont dans l’ordre divin
une fonction très importante de bienfaiteurs et de médiateurs. Bons ou mauvais,
tous ont une utilité dans l’une ou l’autre des innombrables légendes qui en
font des héros, de précieux auxiliaires ou des adversaires redoutables à la
mesure de guerriers prestigieux. Et bien que certains dragons aient un
caractère un peu vif et une fâcheuse tendance à brûler tout sur leur passage,
la majorité d’entre eux, toutes races confondues, a pour tâche principale de
venir en aide aux humains.
Si certains dragons chinois provoquent des éclipses
en poursuivant sans trêve le Soleil ou la Lune, rappelant qu’il arrive toujours
à un serpent de se mordre la queue (n’oublions pas que la queue de Draco, le
serpent-dragon de la constellation éponyme est formée des deux nœuds de la
Lune…), d’autres soufflent sur les nuages pour provoquer l’ouragan. On raconte
même qu’un dragon serait à l’origine du jour et de la nuit : ouvrant les yeux
pour apercevoir la lumière, et les fermant pour la chasser.
Tous les dragons chinois entretiennent un lien très fort avec la Nature dont
ils sont issus. Malgré leur apparence terrible, ces êtres sont avant tout
dépeints comme aquatiques, étant chargé de faire du haut des cieux sur les
récoltes. Il est souvent dit impossible à un dragon de cette sorte de vivre
sans se nourrir d’eau, alors que le dragon occidental la craint, lui préférant
le feu et la ruine. Or, celui d’Asie, et principalement de Chine, est une
entité créatrice et inspiratrice, qui aime l’art, le travail et la beauté. Ce
n’est pas un hasard si les " mauvais " dragons ont tendance à ravir
de belles jeunes filles innocentes et pleines de mérite ! D’autre part, de
nombreuses légendes relatent une amitié solide ou du moins une cordiale entente
entre un homme et un dragon qui l’aide dans ses entreprises. La plus célèbre
des paraboles chinoises à ce sujet raconte comment Yu, empereur de Chine en
2205 avant J.C. (cet empereur a vraiment existé !) reçut l’aide d’un dragon
volant, qui l’aida à abattre une montagne afin de faire s’écouler des eaux dans
la vallée après une inondation. Il est intéressant de constater par ailleurs
que lesdits travaux furent bel et bien effectués, et le caractère admirable,
car titanesque et prodigieux de l’entreprise n’a certainement pas manqué
d’interpeller les conteurs de l’époque.
Nombreux donc sont ces récits où l’on évoque des dragons amicaux et désireux
d’aider les hommes sans rien attendre en retour. Il est vrai que la cosmogonie
confucéenne décrit le dragon comme un fonctionnaire (les Chinois voyaient les
Enfers, correspondant à notre paradis – avec des degrés divers, comme dans la
mythologie grecque – comme un gigantesque bureau où travaillaient des démons
d’apparence animale) qui a pour rôle assigné de veiller sur les eaux de la
Terre, océans, fleuves, et rivières en général. Il y a par exemple un
Roi-dragon sous la mer, qui a beaucoup de filles et presque autant de gendres,
dont on compte souvent les exploits ; mais il y a également des dragons au
Ciel, où vit l’empereur céleste personnifié par un dragon doré. Il ne faut pas
oublier qu’en Chine, on appelle l’empereur " dragon " ou " fils
du dragon " et que son emblème est précisément cet animal. Lui-seul peut
faire broder neuf dragons sur sa robe ; les généraux en arborent un plus petit
nombre selon leur fonction. Et le trône de l’empereur est celui du dragon. On
dit par ailleurs que les dragons ne se manifestent que pendant le règne d’un
bon empereur. Ce caractère noble du dragon tient principalement en la
symbolique de celui-ci, vivante preuve d’une union entre les cieux et la Terre.
A la fois céleste, car il vole et vit dans les nuages, terrestre, car il aime descendre
ou monter sur Terre pour s’y promener, parfois déguisé en humain, et aquatique,
puisqu’il est associé à l’eau, à l’orage et aux crues, le dragon est également
le résultat d’un équilibre entre le corps et l’esprit, le physique et le
spirituel. Tout comme les créatures fabuleuse que l’on trouve dans diverses
mythologies, et qui sont composées de différentes parties d’animaux
dissemblables, le dragon possède un corps ambigu, en même temps serpentin,
félin, marin, et un esprit sagace qui le rapproche des vénérables philosophes.
Confucius ne disait-il pas que Lao-Tseu, son presque contemporain, était la
personnification même du dragon ?
Reste à décrire l’animal. Comment en effet donner une
image assez précise d’une créature que chaque légende adopte et modifie ? Etant
l’un des animaux fondamentaux de l’astrologie chinoise (qui fonctionne selon un
système très codifié associant les éléments naturels aux points cardinaux, à
des couleurs et des saisons) il est au centre de nombreuses adaptations du
mythe, et la littérature classique a puisé abondamment dans l’iconographie
naturelle pour les développer. Efforçons-nous néanmoins de donner une idée de
ce que doit être un dragon chinois.
En premier lieu, il est bon de savoir que le dragon naît des souffles joints de
son père et de sa mère. Les œufs, nacrés et multicolores, sont laissés au bord
de rivières. A son éclosion (et cela quelques mille ans après) il lui reste à
changer peu à peu d’apparence. Il est couramment dit qu’il y a quatre espèces
principales de dragons chinois. Les dragons sans cornes sont appelés
Tch’eu-lung ; les dragons à écailles, plus nobles, sont les Kiao-Lung ; les
dragons cornus se nomment K’ieou-lung et les dragons ailés, qui sont les plus
puissants d’entre tous, sont appelés Ying-long et vivent dans le ciel. Ces
transformations représentent la croissance du dragon, qui acquiert un à un ses
attributs : pattes griffues, moustaches tournoyantes, cornes pointues qui lui
donnent le sens de l’ouïe, puis, longtemps après, des ailes. Les dragons marins
sont eux comparés à des poissons, et leur origine remonte aux Nâga de la
mythologie hindoue (il s’agit d’un mot sanskrit), ces serpents à tête d’homme
vivant sous la terre et liés à l’eau, ou parés d’un plumage radieux (d’ailleurs,
les Nâga-oiseaux sont source de nombreuses légendes où de belles serpentes
prennent l’apparence de femmes superbe au chant féérique, qui n’hésitent pas à
aimer de puissants mortels).
Un traité de médecine datant du XVI° siècle donne une description assez
complète du dragon : la créature possède " la tête d’un chameau, des bois
de cerf, des yeux de lièvre, des oreilles de bœuf, un cou de serpent, un ventre
de crabe, des écailles de carpes, des griffes d’aigle et des pattes de tigre
" ! La description se poursuit et l’auteur d’ajouter que le dragon possède
en tout quatre-vingt et une écailles, disposées neuf par neuf, car neuf est le
chiffre de la chance. On voit ici pourquoi l’empereur de Chine seul arborait
neuf dragons sur sa robe d’apparat. Enfin, l’on nous dit que sur sa gorge, les
écailles sont à l’envers et hérissées de pointes. Précisons ici que les dragons
japonais, semblables à leurs cousins chinois, sont plus sobres, davantage
reptiliens (et un peu plus avides de chair fraîche) et dotés de serres à trois
griffes, quand le dragon chinois en porte quatre ou cinq.
En astrologie chinoise, le dragon (et donc surtout le
Ying-long, le dragon céleste) est associé au bois et au printemps (le feu est
l’élément du phénix, l’eau celui de la tortue) ainsi qu’à l’Est et la couleur
verte. Cela n’est pas inconcevable lorsqu’on sait que le dragon provient du
Yang, principe de lumière et de naissance, et veille sur la pluie bénéfique aux
récoltes : il symbolise le renouveau éternel des saisons. Lorsqu’un éclat de
tonnerre, déclenché à coup sûr par quelque combat céleste, engendre la pluie, y
est vue la vie à naître de la végétation et de la fertilité. Il fait alors
partie du Yin. D’ailleurs, étant dépendant de la pluie la plupart du temps, le
dragon hiberne au fond des eaux à la saison sèche depuis l’équinoxe d’automne,
et ne retourne au ciel qu’à l’équinoxe de printemps. Ciel où sa silhouette se
dessine, sous forme d’étoiles… A ce sujet, une jolie histoire rapporte qu’un
jour, le dieu du ciel (l’empereur céleste Tien Li) ayant décidé de détruire le
monde par un déluge, son premier fils, Yu (le premier des dragons, dont le nom
a probablement inspiré celui de l’empereur…), dieu attaché aux hommes, le
supplia de mettre fin aux pluies, et se vit accorder la grâce des humains. Il
entreprit de reconstruire la Terre, aidé d’une tortue qui creusait le cours de
rivières avec lui. Alors justement qu’il formait le lit de la Rivière Jaune, il
se heurta d’une falaise qu’il dût briser d’un coup de queue. On dit qu’à chaque
fois qu’un poisson réussit à franchir cette passe désormais consacrée aux
dragons d’un seul coup, il devient dragon à son tour et s’en va vivre dans les
nuages… Toutefois s'il saute trop haut, la pluie ne tombe pas et c'est la
saison sèche.
On affirme que les dragons possèdent une perle dans la gorge. Cette perle est
le symbole de la parole précieuse, celle qui enseigne et profère la sagesse,
l’ordre et l’autorité : une parole noble, une parole impériale. Mao avait
coutume de dire qu’on " ne discute pas la perle du dragon " : c’était
s’attribuer les caractéristiques méritoires de cet animal très considéré, sage
et plein d'autorité, dont la seule évocation portait bonheur.
Porte-bonheur, le dragon l’est aussi, selon
l’alchimie chinoise, de façon médicinale. Assez pragmatiquement, le dragon se
consomme, dans des recettes si fantaisistes cependant qu’elles ne peuvent,
elles aussi, qu’appartenir en partie à la légende.
L’on s’aperçoit par exemple que la langue de dragon confère intelligence et bel
esprit ; que son cœur donne force et courage ; que ses os et que ses dents
broyés apportent vigueur et santé. Les dents guérissent même de la folie !
Quant aux foie et cerveau, ils préservent de la dysenterie. Et enfin, le sang
de dragon, prisé par les héros en tous genres, accorde l’invincibilité. Cela
rappelle les légendes hindoues où les dragons produisent le soma, breuvage
d’immortalité.
Les dragons dans la
mythologie germano-scandinave
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